Quelque part sur une plage de Dubaï… Avec ses chenilles en caoutchouc rétractables, grimper sur la plage est une évidence pour l’IG 29. Une nouvelle génération d’opens amphibie est née.

En lançant son concept d’open amphibie, Iguana Yachts a bousculé les normes classiques du nautisme. Concentré d’innovation, d’audace et de style, l’Iguana 29 est un bel exemple des atouts du made in France. Récit d’un pari osé.

Texte Olivier Voituriez – Photos l’auteur et Iguana Yachts.

Adieu, postes d’amarrage et manœuvres délicates. Au revoir (et à tout jamais), remorques encombrantes et mises à l’eau pénibles. Fini, supprimé, le problème des places de port. Rapide en mer, pugnace sur terre, agréable à l’œil, voici venir l’Iguana 29, super héros aux pouvoirs amphibie. Une silhouette design, des pointes à 40 nœuds avec un 300 ch hors- bord, et surtout un double train de chenilles rétractables qui permet à cette singulière coque ouverte d’atterrir sur le rivage. Tel est le concept novateur de cette unité «tous terrains» de 8,60 m de long, conçue et réalisée en France, qui se taille à l’export ses premiers succès commerciaux. À l’image de son modèle, l’aventure du chantier Iguana Yachts est hors normes. C’est l’histoire d’une rencontre entre un ingénieur, un designer et un architecte. Un noyau vite agrandi par l’arrivée d’autres passionnés, pris au jeu de cette entreprise un peu folle, où se panachent inventivité, ténacité et opportunité pour parvenir à percer. Une «success story», comme on dit, qui mérite d’être évoquée en ces temps toujours incertains pour le nautisme français. À l’origine du projet, Antoine Brugidou. Ingénieur centralien, cadre dirigeant au sein du cabinet de conseil Accenture, l’homme est habitué aux navigations le long des côtes de la Manche. C’est entre le Cotentin et la baie du Mont Saint-Michel, là où agissent les marnages les plus importants d’Europe que lui vient l’idée d’un bateau capable d’affronter aussi bien la mer que son estran, pour naviguer «entre les sables, les roches et les courants…».

Un concept adapté à la plaisance

«Nous sommes partis d’une page blanche», se souvient le designer Antoine Fritsch, qui a imaginé et conçu les formes et les structures de cet open novateur.
Ce concept de bateau amphibie adapté à la plaisance s’impose peu à peu dans l’esprit de Brugidou. En 2007, il réunit autour de la table deux vrais «pros» du nautisme, capables de concrétiser sa vision : le designer Antoine Fritsch et l’architecte naval Tanguy Le Bihan. Les idées fusent, les avis s’interfèrent, les échanges s’intensifient. Premières études, recherches d’antériorité… Le projet s’échafaude. L’entreprise est créée en mai 2008. Le brevet du système de mobilité est déposé. Puis le temps passe… Chef d’orchestre de ce projet d’envergure, Antoine Brugidou doit en parallèle assumer les impératifs de son poste à responsabilité mondiale chez Accenture. Mais, après vingt-cinq ans de carrière, l’homme constate les limites de son job : «Entre les métiers du conseil et la réalité, les écarts sont énormes. On décroche du réel, on perd le rapport aux choses. C’est très confortable, très intéressant, mais, en fait, tu n’es pas libre. C’est une prison dorée…»

Aux commandes, Antoine Brugidou, fondateur et dirigeant d’Iguana Yachts. L’idée vient de lui.

Quatre années de travail

La nécessité d’être en prise directe avec le réel, mais aussi le challenge personnel – «faire bouger les choses, ne pas rester dans ses rails dans ce monde de plus en plus normalisé» – le motivent toujours davantage à troquer son costume de consultant de haut niveau pour celui – moins ajusté – d’un «patron de PME de base». Le pari est risqué, bien sûr, mais le secteur le passionne. «En tous les cas, il fallait que je parte. On n’a qu’une vie. Je me suis décidé vraiment après le lancement du bateau à Cannes.» Après quatre années de maturation et de travail, le premier Iguana 26 est officiellement présenté au salon de Cannes, en septembre 2011. Un prototype, avec une carène en aluminium. Un modèle certes perfectible, mais bien réel, qui fonctionne selon le cahier des charges imparti : chenilles en caoutchouc rétractables à flanc de bordé, moteur hydraulique indépendant du hors-bord, capacité à grimper sur des pentes jusqu’à 22%, 7 km/sur routes et pointes à 30 nœuds en mer. Le concept surprend, bien entendu, mais l’accueil est favorable. Libéré de ses obligations professionnelles, Brugidou se consacre désormais à 100 % à son entreprise. «Je suis un peu le guide, conduit par une idée fixe», commente l’entrepreneur, qui continue à se demander pourquoi ce système n’a pas été conçu avant lui. Le processus de fabrication de l’Iguana est en constante amélioration. Il faut rendre le bateau plus léger, plus résistant, plus doux. Et plus fonctionnel. Début 2013, le premier modèle de série sort de l’usine. Plus grand que le prototype, l’Iguana 29 est doté d’une carène en sandwich PVC et infusion vinylester. Un procédé qui sera ensuite remplacé par de l’infusion carbone, afin d’alléger le bateau de 400 kilos. Le système de propulsion terrestre est lui aussi réexaminé. Le train de chenilles en caoutchouc est désormais pourvu d’amortisseurs, apportant un niveau de confort nettement supérieur en mode route.

En mode navigation, les chenilles intégrées dans leur niche font partie intégrante du bordé et ne nuisent pas à l’esthétique du bateau.

Au fait : L’Iguana Mobility System

Les Iguana sont équipés de deux systèmes de propulsion indépendants et complémentaires, alimentés par un unique réservoir à essence de 300 litres. En mode navigation, la motorisation hors-bord Mercury Verado est conventionnellement commandée par le système SmartCraft. À l’approche du rivage, le pilote descend le train de chenilles et démarre le moteur hydraulique de 75 ch à l’aide d’un boîtier dédié. Le temps de grimper sur le littoral (ou de prendre la mer), il peut utiliser les deux types de propulsion.

Un système de commande automatisé actionne le train de roulage, actionné par des bras en aluminium. L’ensemble ne craint ni l’immersion ni la corrosion.

En mode terrestre, l’IG 29 se conduit à l’aide de deux manettes, dirigeant chacune une chenille. Il existe un mode lent (manœuvres) et un mode rapide (jusqu’à 7 km/h). L’Iguana Mobility System, brevet déposé, est donné pour gravir des pentes jusqu’à 22%.

Des améliorations régulières

Le moteur hydraulique est gonflé à 75 ch. Autre progrès notable, le comportement mouillant du bateau est résolu par l’ajout de déflecteurs, qui sont placés au-dessus de la niche du bordé où se rétractent les chenilles. En mer, le choix d’un moteur de 300 ch permet de tutoyer les 40 nœuds, alors que la version avec 250 ch donnait un goût d’inachevé avec ses 31 nœuds maximum. Entretemps, un prototype d’Iguana 24 (7 mètres de long) est sorti fin 2012. Mais le projet est, pour le moment, resté en suspens. «Il n’y a pas assez de demandes pour investir dans un moule», reconnaît Steve Huppert, le directeur commercial de la marque. Nerf de la guerre, l’investissement total s’élève aujourd’hui entre 2,5 et 3 millions d’euros. Y compris le 1,2 million investi lors de la dernière levée de fonds, opérée en décembre 2013. Parmi les investisseurs figure une personne de Barheïn, propriétaire du premier Iguana 29 de série. Quelle meilleure preuve de satisfaction client ?

Une fois son train d’atterrissage déployé, la carène est à1,20 m au dessus du sol. Notez l’élégance des formes de la carène à étrave perce-vague.

Les financements sont divers, français ou étrangers, des personnes privées, des fonds d’investissements ou des business angels. Pas facile de trouver des fonds aujourd’hui, reconnaît Brugidou qui reste actionnaire majoritaire de sa boîte : «L’industrie, ça fait peur. Et la combinaison avec le nautisme, c’est mortel ! Notre chance, c’est d’être sur un nouveau marché.» Avec pour cible toutes ces personnes qui ont un peu peur du nautisme, mais surtout tous ceux qui n’ont ni le temps ni l’envie de subir les contraintes de marinas. Se simplifier la vie, tel est l’objectif de l’Iguana… Ne s’occuper de rien, sauf de l’essentiel : aller directement à l’eau depuis son jardin. On retrouve cette recherche de simplification dans le fonctionnement même d’Iguana Yachts. L’entreprise est composée d’une équipe assez légère, composée de six permanents, qui couvrent les fonctions managériales, les finances, l’ingénierie et le développement commercial.

Un vaste panel de sous-traitants

Tout le reste est délégué à des sous-traitants partenaires. L’ensemble de la production est réalisé à Caen, au sein de la pépinière d’entreprises Norlanda : ShoreTeam gère l’infusion composite et l’assemblage, Oléo System tout l’hydraulique, Cams la chaudronnerie.«C’est un véritable faisceau de compétences que l’on a sur place, avec l’impression d’être sur un seul chantier. » indique Steve Huppert.Ce système de partenariat est-il pour autant viable à long terme ? Si les ventes décollent, l’entreprise devra trouver une solution pour augmenter sa production de série. Nous n’en sommes pas encore là bien sûr, même si tout peut aller vite. Fin 2103, Iguana Yachts annonçait trois ventes fermes.

Envie de faire une escale sur la plage, se rafraîchir à l’ombre d’une paillote, ou aller chercher un ami ? Une simple formalité pour l’Iguana.

C’était avant le salon de Dubaï, en mars dernier, et la tournée promotionnelle du bateau dans les pays du Golfe. Une dizaine de bons de commandes auraient été signés dans cette partie du monde, première zone de développement commercial du chantier. Avec sa silhouette, ses performances et son côté «gadget» pour riches, ce passe-partout a bien des atouts pour séduire les seigneurs du pétrole, toujours à l’affût de nouveautés qui brillent et d’objets haute technologie qui décoiffent les keffiehs les mieux ajustés. Le modèle actuellement en construction, destiné à Abou Dhabi, a les mains courantes et l’échelle de bain en or 24 carats. Si le panel de clientèle est large, il cible en priorité les propriétaires de maisons au bord de l’eau, d’îles privées ou de yachts, qui s’en serviront comme tender de luxe. Imaginez le succès que vous auriez en débarquant ainsi sur la plage de Pampelonne, à Saint-Tropez… Autre zone privilégiée, les États-Unis. En rythme de croisière, Iguana prévoit de réaliser entre dix et douze bateaux par an. Un tiers serait exporté au Moyen-Orient, un autre tiers aux USA, le dernier tiers en Europe du Nord et en Russie. L’étape suivante visera l’Asie/Pacifique, avec l’Australie, l’Indonésie et les Philippines comme zones cibles. «Au vu des volumes actuels, nous n’avons pas besoin d’un gros réseau de distribution, analyse Steve Huppert. Nous privilégions des organisations d’événements privés. Deux salons internationaux sont pour nous incontournables : Dubaï et Fort Lauderdale. Ensuite, un réseau de distribution passant par des concessionnaires automobiles de luxe serait très adapté à notre produit.» Cette montée en puissance commerciale doit faciliter la mise en chantier de l’Iguana 33.

À l’occasion du Dubaï Boat Show, Antoine Brugidou et son directeur commercial Steve Huppert prennent la pose devant l’Iguana 29 au repos.

Le marché des professionnels

Conçu par le tandem Antoine Fritsch (design) et Exequiel Cano Lanza (carène), ce grand frère de 10,50 mètres de long sera proposé en version plaisance et professionnelle. Le pari un peu fou d’Antoine Brugidou semble donc en phase d’être gagné. Mais, au-delà du challenge personnel, cette initiative démontre également la capacité des entreprises hexagonales à répondre aux attentes d’une clientèle sensible à l’esprit d’innovation, fait d’élégance, d’astuce et de haute technologie, que sait parfois leur proposer le label «France». Le chantier Iguana Yachts en est la preuve.

L’article est disponible dans Neptune Magazine Iguana Yachts Mai 2014, dans le numéro de Neptune disponible dans les kiosques jusqu’à la fin du mois ou sur le lien.